Le blogue d’Artexte: un lieu d’échanges, d’expérimentation et de diffusion d’idées liées à la recherche en art actuel.

Regroupe des billets qui présentent des coups de cœur à travers la collection, ainsi que des liens créés par la découverte spontanée
Comprend des échanges et conversations entre les chercheurs et le milieu de l’art contemporain. On y retrouve des entretiens, des réponses à des articles, ou encore les traces de partenariats institutionnels.
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Section réservée aux employés, stagiaires et bénévoles d’Artexte, qui témoignent de leur expérience professionnelle.
Notes de parcours

Guérir de ce qu’on peut, une conversation entre Guillaume Brisson-Darveau et Amed Aroche

Amed Aroche, Artexte : Salut Guillaume! Cela fait déjà plus d’un an depuis ton exposition, et elle revient encore souvent dans nos conversations, dans nos moments de pause et au quotidien à Artexte. Inspiré par l’empreinte que ton projet a laissée en nous, et très curieux d’en savoir davantage sur ton processus de travail, j’aimerais poursuivre la conversation avec toi, surtout à l’approche d’un nouveau chapitre de ce projet, qui circulera à travers l’île de Montréal à partir de cet automne grâce au programme CAM en tournée du Conseil des arts de Montréal.

Guillaume Brisson-Darveau : Salut Amed, je me suis beaucoup investi dans ce projet, d’abord de résidence puis d’exposition. J’en profite pour vous remercier pour votre engagement, ainsi que pour le soutien que vous m’avez accordé tout au long de ce processus et pour l’ouverture de cet espace de réflexion et de recherche.

 

C’est aussi une expérience qui m’a beaucoup marqué, autant par la nature de ma recherche que par les liens tissés avec l’équipe d’Artexte à travers les mois passés au centre de documentation. Il pourrait être pertinent de mentionner que la recherche réalisée à Artexte s’inscrit dans le cadre d’un projet de doctorat que je poursuis actuellement à l’UQAM et dont j’amorce maintenant la rédaction de la thèse. 

 

La manière dont se construisent les représentations autour du VIH/sida est un sujet que je porte depuis un bon moment. Peut-être que ce temps m’était nécessaire, pour en arriver à ma proposition de recherche à Artexte, puis, ultérieurement, au projet d’exposition, Guérir de ce qu’on peut, pour la galerie.  

 

Il y a toujours une grande part d’inconnu lorsqu’on amorce un projet comme celui que j’ai réalisé à Artexte. Je suis moi-même surpris de voir où cette aventure m’a mené. Je suis très heureux de poursuivre la discussion avec toi sur mon processus de travail.

Amed Aroche, Artexte : Il y a quelques jours, j’ai vu, sur la recommandation de mes collègues, Corps Fantôme au Théâtre Duceppe, tout près de notre centre au centre-ville de Montréal. C’est une œuvre bouleversante et magnifiquement construite, et je n’ai pas pu m’empêcher de faire des liens entre Guérir de ce qu’on peut et cette pièce, toutes deux centrées sur le VIH/sida. D’ailleurs, cette idée du “corps fantôme” résonne très fortement dans ton installation également, à travers ta réactivation de la mémoire collective et de celles et ceux qui ne sont plus là.

 

En tant qu’homme séropositif, ces deux œuvres m’ont profondément ému et me font réfléchir à cette histoire politique et culturelle, brutale, dense, extraordinaire et aussi belle, à laquelle nous sommes liés, nous, les corps séropositifs. Comment ressens-tu cette connexion avec la mémoire ? Comment parviens-tu à articuler nostalgie et histoire avec une poétique contemporaine autour du VIH ? 

Guillaume Brisson-Darveau : Je n’ai malheureusement pas vu cette pièce, mais je comprends le lien que tu fais entre mon projet et l’idée de « corps fantôme ». Il y avait, à travers le choix des textes, mais aussi dans l’articulation de ces paroles au sein du dispositif d’exposition, ce désir d’évoquer la présence de celles et ceux qui ne sont plus là. Il s’agissait, en quelque sorte, de souligner une présence par l’absence, à travers l’usage du vêtement comme support d’une collection de paroles, de témoignages et d’extraits qui résonnaient pour moi et qui permettaient d’évoquer la multiplicité des expériences liées au VIH/sida.

 

Comme tu sais, j’ai contracté le VIH durant l’enfance. J’ai grandi à une époque où les stigmates associés à la séropositivité étaient importants, où il y avait encore beaucoup de peur et peu d’information. Un grand nombre de gens mourraient. J’ai moi-même été malade et sauvé in extrémis par l’arrivée des trithérapies. Je trouve ça intéressant que tu parles de nostalgie. Je garde des souvenirs très vifs de cette période, où mon corps était envahi par la maladie, dans un contexte où la proximité de la mort donnait à chaque moment une grande intensité. Pour moi, il existe une étrange nostalgie, liée à l’intensité de ces moments vécus alors que si peu de perspectives m’étaient offertes. 

 

À travers le choix des vêtements, des couleurs, des matériaux et le fait de recouvrir presque entièrement les murs de la galerie, j’ai tenté de traduire cette intensité, cette urgence que peut provoquer le fait d’être confronté à la mort à un âge où l’on se sent normalement invincible. J’ai souhaité évoquer l’idée de la fête et de la célébration, comme une sorte de grande rave party.

 

La crise du sida a été tellement tragique et douloureuse que la mémoire qui l’entoure demeure un matériau très sensible, nécessitant attention et soin.  Le temps qui passe, le regard des plus jeunes générations et les relectures culturelles de cette histoire, participent à modifier notre regard sur ce que fut la crise du sida.

 

Cette recherche m’a permis de prendre une certaine distance et d’inscrire mon expérience personnelle dans une histoire plus globale. Elle m’a aussi ouvert à de nouvelles façons de faire dialoguer mon histoire avec d’autres réalités. Je me sens porté par ce désir et cette ouverture. Pour moi, c’est une manière de donner un sens à tout ça.

Amed Aroche, Artexte : Dans ta pratique, il y a un intérêt marqué pour la sculpture, la performance, l’intervention dans le paysage… Pourtant, j’ai l’impression que ton projet de recherche à Artexte marque un tournant dans ta carrière… Travailler avec des archives est un grand défi, et je trouve que tu l’as fait de manière exceptionnelle. Comment as-tu vécu cette expérience avec notre collection ? De quelle manière Artexte a-t-il contribué à élargir ta pratique ?

Guillaume Brisson-Darveau : J’ai beaucoup aimé ce travail en relation avec la collection d’Artexte, il a été très enrichissant. J’avais le désir d’aborder de manière frontale la question VIH/sida, et j’ai pris un réel plaisir à mener cette recherche. Certains moments ont été plus heureux, d’autres plus difficiles, il m’est arrivé de rentrer chez moi profondément troublé par certains récits. J’éprouvais aussi une forme de satisfaction à travers certaines découvertes, dans la lecture de paroles teintées de sagesse, d’humanité, parfois plus philosophique, mais aussi de paroles marquées par la violence, l’épuisement ou l’abandon. À travers la collection, avec le temps, on finit par entrer dans un rapport d’intimité avec la matière textuelle, avec ce qu’elle porte de souvenirs et de blessures.

 

Ce travail m’a rappelé à quel point l’histoire du VIH/sida est à la fois profondément intime et politique. À travers les témoignages recueillis, j’ai été frappé par la singularité de chaque expérience, mais aussi par la portée de chaque geste de dévoilement. Chaque geste est singulier, aucun n’est neutre. La rencontre avec ces récits m’a donné envie d’associer des mots à une expérience qui, somme toute, est très personnelle, et de révéler moi aussi une part de mon intimité et des souvenirs associés au passé. 

 

Cette expérience m’a aussi permis de reconnaître plus clairement la place qu’occupe la transformation dans mon travail. Cette capacité de transformation était aussi très présente dans les textes et les témoignages que j’ai consultés chez Artexte, transformer une expérience marginalisante en une forme d’agir, de prise de parole, de création ou de réflexion. L’histoire du VIH/sida témoigne, à la fois individuellement et collectivement, de cette capacité à transformer la peur, l’ignorance, la colère en énergie, en savoir et en action.

Amed Aroche, Artexte : Enfin, j’aimerais te poser une question sur ce qui me semble être l’aspect le plus puissant du projet Guérir de ce qu’on peut… C’est la subtilité méthodologique avec laquelle tu as étendu et recontextualisé notre collection autour de la mémoire du VIH/sida. Ce n’est pas seulement un exercice de réécriture de l’archive ; c’est aussi la sculpter et la performativiser… Pourrais-tu développer à ce sujet ?

Guillaume Brisson-Darveau : Comme je l’ai mentionné plus tôt, ce processus s’est étendu sur plusieurs mois et ma méthodologie de travail s’est articulée progressivement, entre la recherche dans les archives et de mes explorations avec la matière en atelier. Au départ, j’avais l’idée de réaliser des vêtements-archives, mais la forme demeurait très ouverte et peu définie. 

 

Les échanges avec l’équipe d’Artexte, la recherche dans les archives et les expérimentations en atelier m’ont conduit à développer une approche de va-et-vient entre les paroles recueillies, la friperie et mon atelier. Parfois, un texte m’accompagnait dans la recherche d’un vêtement sur lequel l’inscrire; à l’inverse, il m’arrivait de trouver un vêtement qui m’interpellait et de chercher ensuite un texte à lui associer. J’ai trouvé très stimulant ce jeu de complémentarités entre les textes et ces vêtements de seconde main que j’imaginais appartenir à l’époque de la crise du sida.

 

L’idée de choisir des extraits, d’isoler certaines phrases, parfois même un seul mot, me mettait mal à l’aise. C’est pour cette raison qu’avec l’équipe d’Artexte, nous avons produit une publication qui accompagnait l’exposition, dans laquelle les extraits et leurs sources étaient répertoriés. 

 

Au moment où j’avais presque terminé d’inscrire les extraits sélectionnés, j’ai ressenti le désir d’inscrire mes propres mots sur certains vêtements. C’était une manière de m’inscrire dans un rapport de filiation, de joindre ma parole à celles des personnes qui avaient pris la parole à une époque où cela demandait beaucoup de courage. J’aime l’effet polyphonique de toutes ces paroles rassemblées sur les murs de la galerie.

 

Je crois qu’à travers ta question, tu fais allusion à la lecture-défilé qui marquait la fin de l’exposition. J’y avais invité des personnes à porter les vêtements dans une forme qui s’apparentait à un défilé de mode. J’aimais l’idée que les vêtements soient portés et que les extraits qui y étaient inscrits soient remis en contexte par une lecture d’un texte à voix haute qui venait les prolonger et les situer.

 

Dans le contexte de cette performance, je trouvais intéressant que le fait de « porter » devienne à la fois un acte de mémoire et de transmission, et que les vêtements fonctionnent à la fois comme des archives incarnées et des dispositifs relationnels. Les personnes qui ont revêtus les vêtements sont ainsi devenues, à leur tour, porteuses d’histoires liées au VIH/sida, rappelant que cette histoire demeure vivante.

 

Le titre Guérir de ce qu’on peut a pris tout son sens pour moi. À travers ce projet chez Artexte, je voulais agir sur ce sur quoi j’ai une forme de pouvoir. Dans mon cas, cela signifiait me libérer d’un poids associé au silence, à la peur, au « faire comme si » et au passé. C’est peut-être cela, au fond, Guérir de ce qu’on peut.

Amed Aroche, Artexte : Merci, Guillaume, pour cette conversation et pour la générosité avec laquelle tu as partagé ton processus, tes réflexions et une partie de ton histoire. C’est précieux pour nous de voir comment cette recherche continue de se transformer et de trouver de nouveaux contextes de rencontre. Alors que Guérir de ce qu’on peut s’apprête à circuler à travers Montréal, nous sommes très heureux de poursuivre cette aventure avec toi. Merci encore pour ta confiance et pour tout ce que ton projet continue de susciter chez nous.

Guillaume Brisson-Darveau est un artiste et un chercheur vivant à Tiohtià:ke /Mooniyang/Montréal. Ses projets récents explorent les matières comme des lieux de transformation, où se rencontrent les corps, les récits et les imaginaires. Les œuvres issues de cette démarche se situent à la croisée de la sculpture, de la performance et de la mode. Il emprunte des voies obliques, entre science-fiction, étrangeté et lenteur, pour rendre compte de la complexité de la condition humaine et donner forme à un monde traversé de possibilités, de désirs et de peurs.

 

Son travail a été présenté au Canada et à l’international, notamment dans le cadre de PANORAMA 28 (France, 2026), à la Biennale CONTEXTILE (Portugal, 2026 et 2024), chez Artexte (Canada, 2025), dans le cadre du Festival Art Souterrain (Canada, 2025), au MACBA (Argentine, 2023), à la Biennale nationale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières (Canada, 2022) et au Museo de Arte Contemporáneo – Parque Forestal (Chili, 2018). Il a également réalisé plusieurs résidences, notamment à La Ira de Dios et à cheLA (Argentine), à la NARS Foundation (États-Unis) et à l’Atelier Mondial (Suisse). Il poursuit actuellement un doctorat en études et pratiques des arts à l’UQAM, où sa recherche s’articule autour du témoignage de l’expérience du « trouble » à travers une pratique matérielle.

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novembre 2025
Marie Samuel Levasseur et Maude Levasseur