Le blogue d’Artexte: un lieu d’échanges, d’expérimentation et de diffusion d’idées liées à la recherche en art actuel.

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Découvertes

Data String Oscillations : entre numérisation et sonification de l’archive sonore.

Pour ce dernier billet, nous présentons un projet de l’artiste Julien Champagne,  qui a réalisé un stage chez Artexte à l’automne 2020 pour ses études en science de l’information à l’Université de Montréal.  Dans le cadre de son projet de stage, Julien a entrepris un projet d’archivage-création à partir des métadonnées liées à la numérisation de cassettes audio de la collection. Cet article de blogue est accompagné de son album Data String Oscillations et d’une entrevue avec Jessica Hébert, bibliothécaire chez Artexte.

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Julien Champagne est artiste et professionnel des milieux documentaires. Depuis près de dix ans, il développe une pratique multidisciplinaire qui traverse les champs des arts médiatiques et des musiques expérimentales. Son travail explore la malléabilité du son, du paysage et des objets quotidiens, tout en référant souvent aux œuvres canoniques du 20e siècle.

Au cours des trois dernières années, ses œuvres ont été exposées au Centre Clark (Montréal, Canada), chez Occurrence (Montréal Canada), au festival Traverse Vidéo (Toulouse, France) et au Rendez-vous Québec Cinéma (Montréal, Canada), puis auparavant, chez Daïmôn (Gatineau, Canada), à La Déviation (Marseille, France), au Festival Chromatic (Montréal, Canada) et chez Praxis art actuel (Sainte-Thérèse, Canada). Certaines de ses œuvres sont notamment distribuées par Vidéographe.

Sa pratique artistique est soutenue par le Conseil des arts du Canada et le Conseil des arts et des lettres du Québec. Il vit et travaille à Montréal, Canada. 

 

Auteur : Julien Champagne

Présentation des documents utilisés pour le projet de recherche-création
Présentation des documents utilisés pour le projet de recherche-création (Photo : Julien Champagne)

L’équipe d’Artexte a récemment entrepris de numériser les cassettes audio figurant au sein de la collection documentaire. Issues de contextes et d’intentions diverses, ces cassettes ont en commun de soulever des enjeux de conservation similaires, principalement liés à la qualité précaire de la bande magnétique qu’elles renferment. Le projet de numérisation vise ainsi à accroître la durée de vie des informations sonores inscrites sur ces documents, tout en en facilitant l’accessibilité et la découvrabilité.

 

J’ai eu la chance d’être invité à prendre part à la mise en œuvre de ce projet. Mon rôle fut de formuler des recommandations pour assurer la saine préservation des fichiers audio numériques, puis de développer une méthode de travail pour la numérisation des cassettes, qui fut ensuite consignée dans un guide de référence. Allant d’étonnement en étonnement, ce processus m’a amené à découvrir des documents rares qui témoignent, pour la plupart, des scènes artistiques singulières qu’ont connu le Québec et le Canada au cours des années 80 et 90.

 

Parallèlement au travail strictement technique que requiert la numérisation, les nombreuses heures passées à écouter les bandes audio de la collection ont pavé la voie à un projet de recherche-création. Entre les enregistrements d’émissions de radio, les albums de musique, les traces sonores de performances, les compléments audio de catalogues d’expositions, chaque cassette, peu importe sa forme ou sa provenance, devenait dès lors le sujet potentiel d’un dialogue artistique. Avoir été plongé dans cette grande diversité de sons, jour après jour, m’a en effet rapidement guidé vers l’une des mécaniques de mon travail artistique, qui consiste à altérer, reproduire ou commémorer des œuvres qui m’ont précédées, dans le but de les faire apparaître autrement dans le contexte d’aujourd’hui.

 

C’est donc en suivant naturellement cette envie de converser avec les sons d’une autre époque que s’est amorcée la composition d’un court album de musique expérimentale intitulé Data String Oscillations, dont l’objectif est de souligner l’originalité de certaines cassettes audio choisies dans la collection d’Artexte, tout en témoignant du cadre archivistique qui permet, de part et d’autre, leur gestion et leur préservation. Pour en arriver là, des segments tirés de cinq cassettes audio récemment numérisées ont été sélectionnés et mêlés à différents bruits provenant de l’environnement matériel d’Artexte. Des cliquetis provenants des engrenages métalliques des rayonnages, des grésillements électromagnétiques émis par le thermohydrographe qui gère la température et le taux d’humidité du local où se trouve la collection, de même que des sons produits par des ordinateurs naviguant dans la base de données du catalogue d’Artexte ont notamment été utilisés. Puis, ce sont les métadonnées rattachées aux fichiers audio numériques de ces cinq mêmes cassettes qui ont servi de « partition » pour la composition des pièces expérimentales. Ce processus s’inscrit dans le large champ de la sonification, une pratique qui recoupe à la fois les milieux scientifique et artistique, dont l’objectif est de présenter des données sous une forme audible [1]. Ici, les caractères alphanumériques qui forment les métadonnées ont, de fait, été traduits en différents paramètres du protocole musical MIDI, ce qui a permis de manipuler et d’assembler les sons de diverses manières sur la base de ces informations. Au total, quatre familles de métadonnées ont guidé la composition, dont les noms sont également attribués aux quatre pistes de l’album.

 

Enfin, pour boucler la boucle, les résultats de ces expérimentations ont été publiés sur une cassette audio, qui fut elle-même déposée dans la collection documentaire d’Artexte. Cette cassette représente l’unique exemplaire physique de Data String Oscillations, auquel s’ajoute ici une copie numérique, accessible en libre écoute.

 

Les cinq œuvres qui ont été les sources d’inspiration de ce projet ont été choisies pour la richesse de leurs palettes sonores et leur originalité. Cette sélection est arbitraire et complètement liée aux envies qui m’ont habité lors du processus de composition. Afin d’honorer ces œuvres, en voici de brèves descriptions qui relatent à la fois leurs formes et leurs contextes de réalisation.   

Stamp Axe Magazine Vol.6 No.1 : Instrumains/Handstrument (1990)

 

Stamp-Axe Inc. est une société de diffusion spécialisée en art postal fondée par Pier Lefebvre à Montréal, au milieu des années 80. Par l’entremise d’une publication protéiforme intitulée Stamp-Axe Magazine, la société a édité et distribué un total de 9 parutions entre 1985 et 1994. Le numéro 1 du volume 6 de Stamp-Axe Magazine prend la forme inusitée d’un coffret regroupant deux cassettes audio, deux cartes postales et un livret descriptif abondamment illustré. Sorti en édition limitée à 250 copies, ce numéro s’intéresse aux expérimentations sonores faites à l’aide d’instruments inventés par des artistes de Montréal, du Canada et de l’international. Les cassettes audio, qui comptabilisent près de 180 minutes de matériel produites par 31 artistes, laissent entendre une vaste diversité de sons, tous issus de lutheries acoustiques et électroniques uniques en leur genre. Les textes et les images contenus dans le livret, cryptiques pour la plupart, donnent un aperçu des méthodes et réflexions mises de l’avant par chaque artiste ayant contribué à la compilation.    

Cordillera / Zone of Silence Story, par Hildegard Westerkamp (1986)

 

Ce troisième numéro de la série de cinq cassettes audio intitulée « Inside the Soundscape [2] », produite par l’artiste sonore Hildegard Westerkamp et le poète Norbert Ruebsaat, rassemble deux compositions principalement élaborées autour d’enregistrements de terrains (field recordings) et de voix humaines. La face A de la cassette, Cordillera, est une lecture d’un poème de Norbert Ruebsaat, agrémentée de sons enregistrés dans les montagnes Rocheuses du Canada, lieu qui a lui-même inspiré la rédaction du poème. Cette œuvre fut commandée par la Western Front Gallery de Vancouver et y fut subséquemment présentée sous forme d’installation, au printemps 1980, avant de paraître sur cassette. La face B, Zone of Silence Story, est le résultat d’un voyage de création effectué dans une région désertique du Mexique appelée, à juste titre, Zone of Silence. Entre décembre et janvier 1984-1985, un groupe de 15 artistes, incluant le duo Westerkamp-Ruebsaat, a séjourné dans cette zone pour y produire différentes manifestations artistiques. Ce territoire est connu pour ses paysages insolites, sa flore et sa faune inhabituelles, de même que ses curieuses caractéristiques magnétiques qui brouillent la lecture des compas et empêchent, notamment, le bon fonctionnement des enregistreuses à bande magnétique. Cette composition est un résumé audible de ce voyage, elle amalgame entre autres des sons environnementaux, des poèmes, des conversations, des sons de plantes et des chants d’insectes.

Mystery (X) Tape Sampler, par John Oswald (Années 80, date exacte inconnue)

 

Mystery Tape Laboratory est le nom d’une maison de disque créée en 1981 par le saxophoniste et artiste en art sonore John Oswald, à laquelle était rattaché un réseau de distribution autonome mis sur pied en réponse au modèle des grandes sociétés de l’enregistrement audio. S’affichant volontairement sous des allures énigmatiques et anonymes, Mystery Tape Laboratory offrait, dans les années 80, un service de commandes postales au Canada et à l’international pour disséminer ses titres exclusivement disponibles sur cassettes audio. L’album Sampler est le fruit d’un collage sonore construit à partir d’échantillons choisis parmi les albums de la première série de parutions de la maison de disques, intitulée Mystery Tape Etc. Cette série, initiée par la sortie de l’album Alto Sax de John Oswald en 1981, regroupait également les opus de certains proches collaborateurs d’Oswald, comme Henry Kaiser et Larry Dubin. Cette partie du catalogue de la maison de disque se différencie notamment de la série X-Tape, produite dans un second temps, qui regroupait, elle, des albums d’autant plus mystérieux puisqu’ils n’étaient pas physiquement identifiés et mélangeaient des centaines de sons échantillonnés provenant de sources non divulguées. Sampler, court album d’une douzaine de minutes qui était autrefois rattaché à la série Mystery Tape Etc [3]., semble aujourd’hui associé à la série X-Tapes, selon les informations trouvées sur le site web Bandcamp [4]; source où la distinction entre les deux séries est d’ailleurs entièrement brouillée. Cette incohérence, qu’elle soit volontaire ou non, prolonge dans tous les cas la logique obscure qui entoure les opérations de cette maison de disques, depuis sa création.  

In bocca al lupo : In the Mouth of the Wolf, par Rita McKeough (1992)

 

Cette cassette est un complément sonore au catalogue de l’exposition du même nom, qui fut présentée à la Art Gallery of Mount Saint Vincent University, à Halifax en Nouvelle-Écosse. Elle contient une version enregistrée en studio de la « performance opératique » qui initia l’exposition, interprétée par une chorale de femmes, trois musiciennes, deux chanteuses solistes et de nombreuses autres femmes collaboratrices. Lors de sa première occurrence, la performance de 90 minutes eut lieu à l’intérieur d’une structure de bois à deux étages, en forme de corps humain, où se trouvait également l’auditoire. Cette structure, marquée par les différentes interventions des participants de la performance, fit ensuite figure d’installation pendant les trois semaines que dura l’exposition. Dans le sillage des nombreuses œuvres de Rita McKeough qui examinent l’espace domestique comme un lieu de violences faites aux femmes, cette œuvre s’intéresse à la complexité du sentiment de colère ressenti chez les femmes opprimées, abusées ou réduites au silence. La voix, instrument principal des compositions, est ici traitée de diverses façons : cris, harmonies vocales, souffles, spoken word, etc. In bocca al lupo : In the Mouth of the Wolf est en outre la première installation de Rita McKeough dans laquelle de la musique fut interprétée en direct, devant un public.         

Survival Virus de Survie : Cinq dollars / Five dollars , par Mathieu Beauséjour (1995)

 

Survival Virus de Survie est un projet multidisciplinaire élaboré entre 1991 et 1999, par l’artiste Mathieu Beauséjour. L’essentiel du projet consistait à étamper une contremarque au verso de différents billets de banque canadiens, choisis au hasard. Au cours des huit années pendant lesquelles ce geste fut perpétré, diverses formes de sceaux furent utilisées, laissant toujours simplement paraître sur les coupures, le titre du projet. Les numéros de série des billets modifiés étaient par ailleurs compilés dans une base de données, avant d’être remis en circulation. Outre le fait de semer la confusion chez les possesseurs de cet argent liquide, cette manoeuvre de « virologie numismatique [5] » annulait également la valeur des billets et les destinait à une invalidation par la Banque du Canada. La cassette audio Cinq dollars / Five dollars, dont il n’existe que 50 copies, est une transcription musicale de numéros de série de billets de 5$. Les sons qu’on y entend proviennent de l’hymne national du Canada et de l’album Les sons de nos forêts, publié par le Centre de conservation de la faune ailée de Montréal. 

Pour écouter Data String Oscillations par Julien Champagne

Notre bibliothécaire Jessica Hébert s’est également entretenue avec Julien Champagne.

 

Notes

  • Au sujet de la sonification, voir notamment : Supper, A. (2019). Singing Data: Sonification and the Relation between Science and Art. Dans P. Weibel (dir.), Sound Art (p. 490-499). MIT Press.
  • Série dont le numéro 4, intitulé Voices for the Wilderness.
  • Comme en témoignent à la fois une version originale du catalogue de la maison de disques et un article paru dans le magazine Musicworks (inscrire le numéro et volume de la revue).
  • X-Tapes
  • Expression formulée par l’artiste lui-même, trouvée à la page 54 de : Schütze, B. et Marcil, I. (2007). Mathieu Beauséjour : Persistance. Quartier éphémère.

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décembre 2019
Ana Maria Vera